Les glacières de Sylans : quand la glace du Haut-Bugey partait pour Paris, Marseille et Alger

Les vestiges des glacières de Sylans, au bord du lac, aux Neyrolles
Photo : Antimuonium, CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Sur la route qui descend vers Nantua, à une vingtaine de kilomètres d’Oyonnax, un lac de deux kilomètres de long occupe le fond de la cluse et, sur sa rive, des murs de pierre à demi mangés par la végétation. On est aux glacières de Sylans, l’un des plus importants chantiers de glace naturelle du XIXe siècle. Avant les réfrigérateurs, la glace se récoltait en hiver sur les lacs d’altitude, puis se vendait au poids dans les villes.

Un lac fait pour la glace

Le lac de Sylans possède un peu plus de 49 hectares, deux kilomètres de long et 4,7 millions de mètres cubes d’une eau très pure, parce que faiblement minéralisée. Son faible ensoleillement en fait un lieu propice à la formation d’une glace limpide, de bonne qualité. Deux communes se partagent le plan d’eau, Le Poizat-Lalleyriat et Les Neyrolles, et ce sont elles qui donneront les autorisations nécessaires.

Un cafetier de Nantua

En 1864, Joachim Moinat, propriétaire du fonds de commerce du Café du Paradis, à Nantua, utilise déjà la glace du lac pour rafraîchir les boissons de ses clients. Cette année-là, il décide d’en faire son métier. Il obtient l’accord des deux communes propriétaires pour construire ses bâtiments et paie une redevance à l’État, ce qui fait de lui le seul exploitant du lac. À partir de 1869, il fait édifier une véritable glacière, un bâtiment en bois aux murs isolants, et aménage un chemin jusqu’à la route de Lyon à Genève. Il cède le Café du Paradis en 1871 pour se consacrer au buffet de la gare et à sa production. En 1873, un arrêté préfectoral régularise l’exploitation. L’activité emploie alors jusqu’à 300 ouvriers, répartis en deux équipes, de jour et de nuit.

L’ouverture de la ligne des Carpates en 1882, puis le raccordement du site au réseau de la Compagnie Paris-Lyon-Méditerranée en 1883, changent l’échelle de l’entreprise : les voies traversent les bâtiments, et la glace part vers Lyon, Paris, Toulon, Marseille, Genève et Alger.

De l’artisanat à l’industrie

Le 17 janvier 1884, Moinat cède son activité à la société des Glacières de Paris, fondée en 1868. Entre 1890 et 1910, l’entreprise investit et perfectionne les entrepôts en les habillant de pierre : ils peuvent stocker jusqu’à 70 000 mètres cubes de glace. Construites le plus à l’ombre possible, les glacières sont surmontées en 1905 d’une dalle de béton, pour mieux conserver la glace jusqu’à l’été. Autour, les bâtiments annexes servent de cantine, d’écurie, de poudrière, d’ateliers de réparation et de bureaux.

Les chiffres donnent la mesure du site. Lors des gros hivers, la production atteint 300 000 tonnes. À l’été 1894, cinquante wagons chargés de glace quittent le site chaque jour, et trente à quarante wagons sont expédiés quotidiennement. Les blocs voyagent couverts d’une toile de jute, puis de vingt centimètres de paille fraîche, puis de bâches portant la mention ne pas différer. Le résultat est bon : sur dix tonnes partant de Sylans, huit arrivent à Paris.

La fin d’un métier

Le déclin vient de trois causes. Le réchauffement climatique rend d’abord la récolte moins abondante. La Première Guerre mondiale désorganise ensuite l’activité, avec le départ des hommes au front. La diffusion de la glace artificielle, enfin, porte un coup fatal aux chantiers de glace naturelle. La dernière récolte a lieu à l’hiver 1917. En 1926, à la fin de leur bail, les Glacières de Paris rendent le site aux communes : les installations sont démontées et les bâtiments laissés à l’abandon.

Que voir aujourd’hui

Rachetés fin 2007 par la communauté de communes du lac de Nantua, les lieux ont été réhabilités et un circuit d’interprétation, avec panneaux thématiques, permet de comprendre l’extraction, le stockage et le conditionnement de la glace. La visite est libre et gratuite, le site accessible tous les jours. Pour aller plus loin, l’office de tourisme du Haut-Bugey organise des visites guidées en été et en hiver, et le sentier des Glacières, une boucle de 8 kilomètres pour environ 2 h 30, prolonge la balade au-dessus du lac. L’accès des personnes à mobilité réduite se fait à partir du restaurant du site.

C’est l’un des visages du Haut-Bugey industriel, à compléter par notre guide des environs d’Oyonnax côté Nantua, plateau d’Hauteville et Haut-Jura.

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